Camino del Norte

COMPOSTELLE   JUILLET 2015 – 650km 
"Il n’y a que les routes pour calmer la vie."   R. Nimier



[Photographies + extraits du carnet d'écriture]


 

"Le pèlerin affronte un relatif dénuement, il n’est protégé par rien.
Tout ce qu’il a est dans son sac à dos qu’il peut perdre ou se faire voler.
Tout peut arriver en positif comme en négatif.
Il marche par tous les temps, toutes les températures.
Son corps lui rappelle qu’il doit d’abord penser à vivre et à marcher.
[…] se prolonge une opération commencée lors du départ : alléger. "

M. Bureau

                                                                                                                 


Mardi 7 juillet 2015 8.37, TGV Paris-Bayonne


Il est moins difficile de partir qu’on ne le croit… La veille, on dort peu, on a trop chaud, on réfléchit aux choses inutiles qui pourraient manquer. Au réveil, on oublie le principal, tout du moins ce que l’on considère encore comme tel. C’est déjà dans le métro pour se rendre à la gare qu’on commence à ressentir cette espèce de renversement des valeurs. L’écran du portable éteint fera office de miroir. Les sandales remplaceront rapidement les chaussures ‘confortables’. L’air de la mer, l’air parisien. C’est la bouteille d’eau qui devient primaire, tout comme la sacoche en toile et ses quelques feutres formant un dégradé de couleurs finement choisi. Apaisement général. Nous ne savons que trop peu où nous planterons notre tente ce soir, mais nous y allons.
Je suis encore surprise de la façon dont mes proches ont compris la nécessité non formulée de mon départ. « Pourquoi pars-tu sur le chemin de Saint-Jacques ? » J’aurais du mal à répondre à cette question si mon interlocuteur l’attendait. Je réaliserai que cette question qui inaugure bon nombre de guides de Compostelle ne se pose en réalité que bien plus tard, posée par les compagnons de route, posée comme un dernier souffle, après une journée de chaleur et de muscles tirés… J’avouerai alors qu’il me faut me décrasser. Non pas oublier, mais faire un arrêt, et peut-être surtout, revenir à l’essentiel. Mais là encore, il faut s’entendre, il faut s’entendre déjà avec soi-même sur ce terme, qui finit par évoluer bien plus vite encore qu’on ne l’aurait imaginé…

 


 

          "L’amour du dehors et de ses chlorophylles poétiques, s’alliait à la nécessité d’en finir avec des formes et des contenus religieux trop rabâchés, avec un langage devenu logorrhée, dénué de tout sens vital à force de vouloir donner réponse à tout. Et je pensais à François d’Assise […] à Joël Bousquet, à tous ces pèlerins, mobiles ou immobiles, aventuriers du sens, qui vivaient en moi. Etait-ce le simple désir de se lever et de partir ?"

Edith de la Héronnière, La Ballade des pèlerins (1993)








"Si tu aimes, il faut partir."

B. Cendrars






 

Vendredi 10 juillet 2015 – 21 :00, alberge de San Sebastian


« Las dos chicas son del camino, los dos otros de la playa . »

Il n’y a pas de doute, le chef de l’auberge a l’œil. Il nous regarde arriver au-delà des épaules de deux garçons qui semblent argumenter pour obtenir un des derniers lits dispensés par l’auberge, avant de nous faire passer en priorité devant ces derniers, qui n’ont a fortiori, pas de credentiale à présenter. Compassion dans son regard. A en juger par les questions qu’il nous pose, nous prenons conscience que nous avons physiquement les traits tirés.

Nous ne cachons pas notre soulagement d’être arrivées dans cette auberge où nous n’étions pas censées dormir. Après des heures de déambulation dans cette monstrueuse station balnéaire qu’est San Sebastian sans l’espoir d’y trouver ne serait-ce qu’un semblant de terrain vague pour planter notre tente ; après près de 26km en haute montagne, il y a trop d’heures en manque d’eau suffisante et trop de fatigue pour songer à poursuivre notre route et sortir de la ville. Mais surtout : ce spectaculaire nuage de tempête qui, menaçant, poursuit sa course au-dessus de la plage, comme s’il s’était mis en tête de nous poursuivre. Il n’en fallait pas plus pour nous faire imaginer la tente sous les bourrasques. Monter dans un bus avec une adresse d’auberge griffonnée, ne plus trouver les mots espagnols pour dire la perte, regarder défiler ce qui semble dès lors devenu un immense tableau surréaliste, regretter cette vitre qui m’empêche de voir, sentir qu’il ne me reste que quelques minutes, puis vite, lancer les sacs sur les lits attribués, laisser Elise à l’auberge, et courir en sens inverse avec l’appareil photo dans les mains, oublier les hématomes et les épaules endolories, courir le rattraper avant qu’il n’ait tout envahi.

 



"A force de sacrifier l’essentiel pour l’urgent, on oublie l’urgence de l’essentiel. "

E. Morin 




 




"Dès qu’il a placé le premier pas sur la route, le pèlerin sait qu’il se perd dans le monde,
et qu’à mesure qu’il avancera, il se perdra de mieux en mieux."

André Dhôtel



 
Pilgrim : celui qui va au-delà de son champ.

 


Je n’oublierai jamais avec quelle douleur j’ai parcouru les kilomètres entre Bilbao et Markina. Derrière mes amis, bien loin derrière, à chanter pour me donner du courage ou en silence, la grimace au visage. Tout me fait tellement mal que j’ai l’impression de perdre conscience, ou au contraire de prendre conscience de chaque particule de mon corps, voire d’en découvrir de nouvelles tant tout est tiraillé. Je ne cesse de chercher la mer à l’horizon dont je sais qu’elle signale la fin de l’étape. Elle tarde à faire son apparition et les derniers kilomètres sont insupportables. Je regrette d’avoir pris le sachet de fruits secs qu’une pèlerine m’a donné ce matin, comme si le fait de savoir que j’aurais pu éviter quelques centaines de grammes à porter venait ajouter à ma mauvaise humeur. 


Et puis soudain elle est là. 



 

Laisser tomber son sac sur le sable et aller s'écrouler dans l’eau, toute habillée.
Le froid me saisit, au contact de mon corps brûlant d’efforts. Je suis stupéfaite de constater que quelques secondes suffisent à faire disparaitre mes douleurs pourtant si virulentes. Bientôt, mes compagnons m’appellent et Dani s’approche, m’avouant à demi-mots que l’auberge du bout de la plage est complète. Nous dormirons dehors ce soir, et voilà que je viens de tremper mes dernières affaires. Soupirs.





 


"If we don't help each other, who will ?"


Faire le chemin, c’est être incessamment amené à en questionner la pertinence, et son lien avec notre vie passée, présente et à venir.

Aux côtés de Julian, que tout au long du chemin nous avons surnommé ‘Vikingo’, je voyage avec mes voyages et les siens, emmêlés. Son corps de géant et son pas lourd sont impressionnants, tout autant que le témoignage de ses aventures. Je reviens à l’écoute de ma petitesse, à mes sens primaires, aux émotions qu’ils suscitent, aux battements de mon cœur aussi. Et voilà que mon compagnon me confie la peur qui l’a tenaillée lorsqu’un jour il a réalisé qu’il était sur le territoire d’un ours, lors d’une marche en pays nordique.

Il y a décidément des personnes exceptionnelles sur le Camino. Un concentré d’humanité en perpétuelle mouvance, qui nous fait prendre conscience corporellement au jour le jour de la chance que nous avons de vivre.

Dès lors, laver son linge, attendre qu’il sèche en croquant des fruits juteux sur une place ensoleillée devient une véritable jouissance, à la fois incommunicable et absolument partagée par tous ces pèlerins qui empruntent le même chemin. Dès lors, le seul fait de retrouver l’objet perdu grâce à l’autre nous amène à vouloir le perdre encore : on réalise qu’on ne peut faire les choses seules que parce qu’on est perpétuellement en compagnonnage. Dès lors enfin, mettre à l’écrit ou en bouche les mots qu’on ne possède pas encore met tout notre être en branle, au fondement de notre foi en la vie.



 


 


"Il faut consentir à ce que les choses se détachent de nous puisque nous ne savons pas nous détacher d’elles."

                  G. Thibon




 

Lundi 20 juillet 2015 – 22h50, Güemes

Je marche vite, chaleur étouffante. Je songe aux pèlerins du Camino intérieur qui va jusqu’à Santiago, réputé pour ses longues étapes en plein soleil auxquelles il me semble que j’avais jusqu’ici échappé. Les moments où l’eau vient à manquer, il me faut de la patience, et je finis par faire de belles rencontres : une petite grand-mère m’offre un sachet de cacahuètes et une pomme dans un petit paquet qu’elle prépare pour tous les pèlerins de passage qui n’hésitent pas à faire un détour jusqu’à chez elle ; un grand-père m’invite à m’assoir à ses côtés sous un citronnier et me conseille d’en ajouter à mes gourdes pour le reste de la journée.

On m’avait prévenue : l’auberge du Padre Ernesto vale la pena. Cela ne m’empêche pas de demeurer émerveillée devant un lieu absolument incoyable qui vient d’apparaître au bout de cette route interminable où, décidément, je n’en pouvais plus davantage. C’est le padre lui-même qui m’accueille à l’entrée, et qui avec un petit sourire bienveillant, m’offre un gateau et un verre d’eau fraiche avant même que je ne prenne la parole. Je ne réaliserai que plus tard qui est ce personnage que j’ai eu l’honneur de rencontrer sur ma route.

Une soixantaine de pèlerins sont présents dans cette auberge dont je finis par comprendre qu’elle est un incontournable et que sa réputation dépasse les frontières : pas moins de 54 nationalités différentes sont passées par cet endroit l’année dernière et ont perpétué le combat que le Padre poursuit depuis plusieurs dizaines d’année pour un monde plus juste. Nous sommes invités à rejoindre une réunion avant le repas de 20h pour une présentation de l’esprit du lieu et des projets portés par ce personnage atypique, mais aussi des différents Camino qui existent dans le monde. Cette auberge fait partie des rares donativo, où la contribution est laissée à la responsabilité de chacun, sachant que tout sera consacré aux projets socio-éducatifs menés par le Padre et son équipe impressionnante de volontaires.

L’histoire du Padre Ernesto est remarquable. Elle nous est contée dans « La sala de los peregrinos » par un bénévole. Connu de tous les pèlerins du Camino del Norte, à la fois prêtre, marin, travailleur dans les mines au physique hors norme. Il a voyagé dans le monde entier et il assure aujourd’hui des conférences, ce que sa bibliothèque personnelle impressionnante atteste. C’est dans cet endroit que j’ai commencé ma visite de l’auberge sans le savoir, sitôt avoir pris ma douche, où je suis restée quelque temps dans ce qui me semblait être tout un univers : de nombreux ouvrages, mais aussi un stock de 80 000 photographies digitalisées rangées dans des étagères, des objets de tous les continents, des manuscrits et des témoignages divers, tout ceci en libre accès pour le pèlerin de passage. Ernesto a quitté le séminaire en 1979 pour démarrer une expérience qu’il a baptisée « Viaje a la universidad de la vida » : cela a consisté en 27 mois passés à bord d’une land-rover à voyager entre l’Afrique et l’Amérique pour s’imprégner des cultures, connaître d’autres réalités et les donner à connaître. Cette expérience est, si j’ai bien compris, à l’origine de la naissance de l’auberge : une auberge qui petit à petit s’est transformée en une espèce de musée mémoire de ce voyage, bâti à partir d’une philosophie particulière dans laquelle la créativité, le volontariat et le matériel du recyclage sont des pilliers essentiels. Quand, en 1999, le premier pèlerin passe la porte du gite, il inaugure ce que la communauté finit par appeler le lieu du « Camino de la vida », un espace laique où se rencontrent de multiples philosophies, religions et croyances autour d’un même désir de solidarité et de partage.
Je comprends la structure si particulière de l’auberge qui, sur le modèle d’un arbre, étend ses ramifications sur tout un domaine agricole. Ses trois branches sont représentatives des projets humanitaires, des projets socio-éducatifs et enfin du chemin des pèlerins. Y entrer le temps d’une nuit, c’est d’une certaine façon s’engager : à la mort du Padre, les pèlerins devront perpétuer cet esprit du Camino qui veut que tous ceux qui travaillent au ser humano et au respect de la nature pour un monde meilleur sont propriétaires de la maison. C’est en cela que cette auberge est davantage une auberge du camino de la vida qu’une auberge du chemin de Compostelle. Puis on parle de l’eucalyptus présent en grande quantité sur le chemin côtier alors qu’il pompe la terre de ses réserves d’eau à une vitesse folle, de la spéculation qui règne aux alentours, de l’absence d’orientation due à la rareté du fléchage dans la région.. ce qui fait sourire le volontaire qui conclue la chose suivante :


« Si un peregrino se pierde, no pasa nada, porque la gente espanola es muy amable.
Y el camino del Norte, definitivamente, es el camino por los creativos. »






« Que el viento te llegue siempre por detras y que el sol te ilumine la cara.
Y que las tempestades de la suerte te levanten para que bailes con las estrellas. »


Julia, étudiante allemande en médecine, 23 ans.







« Si los valores del ser humano se extendieron al exterior como el ambiente que aqui se promulga,
muchas rivalidades desaparecerian. Esto es un compromiso de todos : una concienciacion
que cada uno de nosotros debemos trabajr en nuestro interior. »

Alfredo, espagnol, 37 ans.









« Necesito el camino. Sé que tengo que aprender a dar y recibir.
El primer sello de mi credential es el de la lucha contra el cancer.
Voy por ellos en mi camino, no me es indiferente su sufrimiento. »


Montse Malé, professeur espagnole de 47 ans.






Without the human community, one single human being cannot survive. 

Dalai Lama

Jeudi 23 juillet 2015, Albergue Bueno Asturias

Rarement ai-je eu les yeux aussi ouverts.

Alors que nous avions plaisanté la veille à propos de l’idée de faire une étape de 40 km, nous nous sommes retrouvés dans une telle osmose avec le paysage que nous n’avons cesser de marcher, envahis d’un sentiment immense de dépendance au sol, d’adhérence à cette terre foulée par nos pieds. « Le temps retrouve sa juste cadence, il bat la mesure au rythme du cœur apaisé. Inspiration, expiration enveloppent les accords. La marche, harmonisée, devient démarche, ‘art de vivre’. » L’écriture de M. Bureau trouve aujourd’hui ses résonnances. Nous prenons tellement plaisir à l’acte de penser que nous laissons place à une dimension toute autre du temps et de l’espace.

Absente la veille, la confidence reprend, et je me sens très proche de mes compagnons de route. Julian me confie l’histoire de son l’impressionnant tatouage qui recouvre son bras droit : la figure du clown représente celui qui toujours demeure dans les extrêmes quand il exprime ses émotions, oscillant entre joie intense et désolation ; le miroir pour rappeler que c’est quand l’autre parle de nous que nous faisons le plus place à nous-mêmes ; le puzzle, parce qu’à notre naissance, le cadre est déjà là et les pièces morcelées n’attendent que d’être disposées… Avant d’être de nouveau bousculées. Cuisinier, Vikingo marche depuis le 12 juin. Il a quitté son poste puis a démarré sa marche à Arles, parcourant toute la France avec son impressionnante stature. Il a dû marquer chacune des personnes qu’il a rencontrées sur sa route autant qu’elles semblent l’avoir marqué dans son âme.

 
¿ Que es utopía ?
Doy dos pasos hacia el horizonte y la utopia se mueve dos pasos mas allá.
Doy cuatro pasos más y allá camina cuatro pasos mas.
¿ Entonces, para qué sirve la utopía ?

Para eso, sirve para caminar.



Eduardo Galeano



 

              Espalda recta, cabez arriba, corazon mirando al cielo, ojos al horizonte, algunas veces,
otras al suelo para no caer, pero siempre bien abiertos para no perder nada de lo que pasa
en tu alrededor. Se contraen los musculos de tus mejillas, generando una sonrisa continua
y perpetua, espontanea. Tus pulmones exprimen el aire necesario para que al ser expulsado
provoque un ‘gracias’ a aquel que encuentra el camino y que te ha ayudado. Elegir siempre el camino mas bello
aunque sea el mas largo. Buscar y encontrar el contracto y la comunicacion personal con el resto de las almas,
que como tu, viene buscando algo en el camino, aunque en el fondo no saben qué es exactamente.
Elegir vivir la vida, en vez de pensarla, cada dia, y desear llevarte eso a tu cotidianidad un avez
que esta metafora de la vida llegue a su…fin ? Quien cabe sabe donde esta el fin de este camino.

Santiago ? Qué es Santiago ? 


Alejandro, infirmier espagnol, 36 ans.




 

L’expérience des grottes restera longtemps gravée au fond de moi.
J’entends encore le grognement de la mer s’y engouffrant avec force et fracas.

Jamais encore je ne m’étais sentie aussi proche du centre de la terre.

 
Nous laissons nos sacs à l’entrée d’un trou rencontré dans la falaise et nous nous enfonçons dans les entrailles de ce qui s’apparente à une immense créature dont le souffle est si fort que nous sommes rapidement transis. Les parois sont glissantes tant elles ont été polies par le temps et l’humidité ambiante nous fait trébucher mais nous poursuivons notre exploration jusqu’à entendre de plus en plus fort le grondement des vagues. Soudain, la crypte s’offre à nous : devant ce spectacle majestueux, nous ressentons la petitesse infinie qui est la nôtre, et chacun des pores de notre peau semble s’abreuver de cet instant.
Il nous faut une attention ténue et quelque temps pour sortir de la grotte. Une fois à l’extérieur, éblouis, il nous en faut encore plus pour réaliser ce que nous venons de vivre.
  


« Marcher dix jours avec quelqu’un, c’est vivre dix ans avec lui. » 







"Every problem has a gift for you in its hands. "

Richard Bach







« Es difficil de salir del camino una vez que te metes en el. »

Dani
 

Jeudi 30 juillet 2015 – 22h40, León.

Je réalise pourquoi les conversations que j’ai eues me paraissent essentielles. Le français l’allemand ou l’espagnol absents, tout dépend des pèlerins présents, tout cela limite le grand déballage des mots, et on privilégie les réflexions plus notionnelles, plus philosophiques, plutôt que les simples commentaires sur le quotidien qu’on a minutieusement laissé sur la ligne de départ. En d’autres termes, on parle moins de sa vie que de la vie, moins de ses problèmes personnels que de l’humain en général et de ses dérives. En effet, chaque mot demande parfois d’être cherché, fouillé voire retourné avant d’être juste, avant de ‘passer’ dans notre bouche, puis dans celle de l’autre qui l’a compris. 

Je ne suis pas prête à retrouver le confort quotidien et sa temporalité. Dormir dans un lit ce soir me paraît moins préférable que de mal dormir dans une auberge de pèlerins souffrants. J’ai perdu pour un temps le planifié, le citadin et le sentiment d’être attendue en échange d’une liberté qui m’apparaît encore plus criante maintenant qu’elle s’apprête à s’effriter. Au fond, j’ai moins eu « le courage de partir », « d’affronter les kilomètres » comme on me l’a souvent dit, que je n’ai eu la chance d’en avoir la possibilité. Il ne faut pas de courage pour rencontrer le monde et s’abreuver de ses utopies. Il en faut bien plus pour continuer à accomplir les actes de la vie quotidienne. Je sourie à l’idée que je me suis efforcée de ne consommer aucun médicament pendant le chemin : assurée d’une sérénité exceptionnelle que le chemin ferait de moi ce qu’il voudrait, et qu’il faudrait l’accepter, d’une manière ou d’une autre. 

J’ai vu des gens pleurer devant le vol d’un oiseau, la disparition du soleil ou le lever du jour, d’autres s’exalter devant ce qui peut paraître dérisoire. Je repense à cette pèlerine que j’ai dépassée au détour d’un sentier : à la cinquantaine, cette petite dame portait un sac de telle façon que ce dernier la tirait en arrière et semblait lui arracher les épaules tant il était mal réglé. « Vous permettez ? » Voilà que j’ajuste son sac avec sa permission, avant de retrouver Dani, le sourire aux lèvres, ravie. Je me souviens du couple de français Olivier et Martine, amaigris, rencontrés devant l’hôpital des pèlerins de León, et qui nous ont offert leur histoire sans concession. D’une parole bienveillante, d’un échange de regards et de silences qui s’entendent, ils nous disaient qu’ils venaient de faire le chemin jusqu’à Finistère, le bout du monde. Ils avaient décidé de faire la vuelta, le retour à pied en sens inverse. Partis volontairement sans un sou, Olivier a les yeux rougis et Martine la peau sur les os, mais ils dégagent une force incroyable.
 



J’ai vécu les histoires de ces pèlerins rencontrés qui se demandent à tout âge jusqu’où ils vont aller, mais qui s’engagent dans l’avenir. Pourtant, je ne cesse de me répéter que là n’est pas la vraie vie, qu’on est inévitablement attendu quelque part et qu’on ne peut vivre cette perpétuelle mouvance. Mouvance du corps, mouvance des rencontres, et mouvance du temps qu’on oublie. Le plus difficile quand on part seule est décidément de revenir, de trouver les bons mots, voire les mots tout court, pour partager le vécu et le vu. Il faut pourtant bien tourner la page et accepter le temps mort, la paresse qui fait partie de la digestion des moments forts tels que ceux que j’ai vécus. 

Ce soir, j’ai grandi. Et un peu vieilli. Les paroles de la Cancion del peregrino que je chantais avec force les derniers jours m’accompagnent :
 

Peregrino a dónde vas
Si no sabes a dónde ir
Peregrino por el camino que va a morir
Si el desierto es un arenal
El desierto de tu vivir
Quién te guía y te acompaña en tu soledad ?




*         *        *       *       *


"Une boucle est-elle bouclée ? Tout est-il fini ? Ou bien ce retour ne s’inscrit-il pas plus simplement dans un continuum plus large ?
N’est-il pas plutôt le point de départ d’une nouvelle marche, bien plus large, celle de la vie ? "


François Bats




 

  


 

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