Racines - Reportage

Racines


Il m’a fallu des années pour dire. Des années pour voir, et apprendre à regarder ce que je considérais, enfant, comme une injustice de tous les jours. Il m’a fallu quitter la campagne pour la capitale pour regarder en face avec une fierté nouvelle mes racines, et en faire mon sujet photographique. Il m’a fallu du temps, de la maturation, pour qu’aujourd’hui avoir des parents paysans soit devenu une force que j’ai plaisir à ressentir au quotidien. Il est temps de rendre grâce à mes racines en racontant le temps qui passe, à travers l’histoire du père.
Agriculteur, éleveur, maraîcher, céréalier, informaticien, mais aussi précurseur d’une agriculture innovante, ses multiples facettes font survivre la petite exploitation normande et l’héritage familial de siècles de rencontres entre l’homme et la terre. Avec ses 60 hectares, mon père fait partie des plus petits exploitants de la région. Il ‘’s’en sort’’ en démultipliant ses activités professionnelles qui, au rythme des saisons, occupent à temps plein son année. Il a pris le risque de mettre en application une culture raisonnée, longuement mûrie ces dernières années. Pour certains, il y a là un intérêt considérable à long terme pour la préservation des sols. Pour d’autres, c’est une perte de temps, d’argent et d’énergie : après toute cette vie de labeur, et à quelques années de la retraite, il n’est pas question de faire des efforts quand on n’en a jamais fait pour eux. On en rit, ironisant souvent « Le changement, c’est maintenant ! ». Mais il sait, lui, que le changement, c’était déjà hier, et qu’il s’agit maintenant d’y croire, et surtout d’agir.

Moins d’un million. C’est ce qui reste de paysans qui se battent en France pour tenter de sauver une profession en crise. Ce reportage témoigne d’une approche du monde paysan tel qu’il est. Moins dans sa minorité que dans sa vitalité criante devant les difficultés, les douleurs et l’anonymat. Et parce qu’il faut parfois donner la parole aux timides pour parler aux plus bavards, afin de transmettre les valeurs de l’existence humaine.


 

  

Racines, 2008 

C’est au cours d’une séance photo que mon père m’avait accordée en mars 2008 que j’ai pris le temps de le voir, sans doute pour la première fois. La série de poses ne donnait rien et, mal à l’aise, il s’est mis à soupirer. Une seconde pour déclencher avec le petit appareil photo de poche, rien de plus, et voici que l’image inattendue, improbable, s’est offerte. Je ne pensais pas qu’elle m’habiterait jusqu’à ce jour. On peut presque retracer toute la vie de mon Père : la fatigue quotidienne, le travail de la terre, les mains rugueuses du métier, l’organisation, l’obstination, la solitude… Et cette pensée du lendemain qui n’attend pas le sommeil pour se remettre en marche.




 

 

Ecouter la terre, 2015.

Durant la moisson l’été, il suit comme tout le monde le cours des prix des céréales. D’ici là, il parcoure tout au long de l’année ses parcelles pour ausculter la croissance des semences. Il n’échangerait pour rien au monde ces moments de communion : seul, au soleil couchant, il est au contact de la terre et à l’écoute de la nature, avec laquelle il ne fait plus qu’un.




 


Charpente corporelle, 2015.

« La main est un outil ; or la nature attribue toujours, comme le ferait un homme sage, chaque organe à qui est capable de s’en servir. » Aristote







 

Préparation du marché, 2015.

Le vendredi, rien ne sert de téléphoner. Ça ne répondra pas. La préparation du marché du samedi matin occupe la plus grande partie du temps de la semaine. Le matin, c’est l’épluchage au champ des légumes, on met les bottes parce qu’il a plu la veille. Il faudra compter sur du temps supplémentaire en cas de pluie persistante, parce que ça patauge.







Sans titre, 2015.

Avec le tri des pommes de terre, des carottes et des autres légumes, l’épluchage des endives ‘’au bâtiment’’ se fait le plus souvent en dernier : à la lumière vacillante, on allume la radio vieillissante pour écouter les nouvelles, et on profite de ce temps pour faire cuire quelques betteraves au réchaud traditionnel.





 

Le marché, 2015.

Ce jour-là, sur la petite place du marché, la température est exceptionnelle : « T’avais déjà vu ça toi ? Moins 14° ! » Autant dire que des années après, tous les camelots en parlent encore. L’atmosphère est extraordinaire : le temps est suspendu, les échanges des flâneurs camouflés sous les écharpes, et les souffles courts. Mon père est levé depuis 6h00, et Maman le rejoint plus tard dans la matinée pour le remplacer. Elle a longuement réfléchi la veille sur les vêtements qu’elle va porter : soigner son apparence, c’est fondamental. Une vraie passion pour elle : la dernière mode des magasins où elle va régulièrement flâner, et oublier le quotidien parfois difficile. Soupirs du père. Il n’est pas question d’envisager installer le barnum : toute la marchandise reste dans le camion dont ils ouvrent les portes par l’arrière pour éviter que les endives ne gèlent sous leurs yeux. Il faudra de toute façon tout ‘’balancer’’ les jours suivants : les légumes gelés ne seront pas vendables.








 

La Météo, 2015.

Le soir, on regarde le ciel et on compare ses nuages à ce que la météo a prévu depuis ce matin. Il faudra vérifier au Journal, ou sur internet. On en parlera tous les jours : à table, le temps du café, ou au téléphone avec les autres paysans du coin. La campagne devient le lieu par excellence où l’expression ‘’ça dépend du temps’’ prend tout son sens.










    

Au plus tard, 2015 (diptyque)

En cas de tempête, mieux vaut ne pas en parler. Ça donne parfois des ravages. Heureusement, la terre s’en remet assez vite. Alors il faut attendre, et faire les choses laissées ‘en plan’, spéciales jour de pluie. Le ‘’temps mort’’ n’existe pas, il n’est pas question d’en perdre, du temps, certainement pas à ne rien faire.










Elever, 2015.

A la ferme, mon père parle rarement des vaches comme ‘’Bétail’’. Il préfère dire ‘’troupeau’’. Le cheptel, on l’a vu naître, on l’a parfois fait naître, et dans le cas d’un vêlage difficile, on a longtemps tenu en vie certains veaux. On se plait à constater que ces derniers semblent s’en souvenir : on a parfois passé plusieurs jours à combler l’absence de réflexe des nouveau-nés à téter leur mère en les nourrissant au biberon de colostrum.









Le cidre I, 2015.

 C’est dimanche soir. Une fois par an, mon père se rend chez Pierre, lieu-dit La Prairie. Il va remplir une centaine de bouteilles de cidre qui seront sur la table à chaque repas. Il espère qu’il ne sera pas trop sec parce qu’il n’a pas trouvé le temps d’y aller avant. Quand il arrive, l’éleveur termine de pailler son bétail. L’air froid fait fumer le moteur de la camionnette qui vient se garer près de l’étable. Dans l’arrière-salle, le petit tabouret est déjà prêt, celui où mon père a l’habitude de s’asseoir près du tonneau, ses genoux douloureux. Pierre plaisante et l’appelle ‘’le vieux’’, lui qui part bientôt à la retraite et qui soulève les caisses de bouteille avec énergie. Bientôt, on n’entend plus que le bruit des bouteilles et du cidre qui déborde, et on s’interrompt parfois pour le goûter. L’heure passe, il ne faudrait pas perdre trop de temps.







Le cidre II, 2015.

On sort pas souvent comme ça le calva ! Faut pas croire ! Mais c’est qu’il fait glacial dehors, et puis être resté deux heures dans l’humidité, ça mérite bien un ptit’ apéro avant de reprendre la route. La mère attendra bien deux minutes… On en profite pour échanger les nouvelles, spéculer sur les mois à venir, parler du cours des céréales et de la baisse des prix de la viande. Le portable sonne, alors vite, on termine la transaction, le temps est passé plus vite qu’on ne l’aurait cru. 









Héritage, 2015.

Voilà plus de trente ans que mon père a repris certaines des parcelles de mes grands-parents maternels. Vivant à seulement quelques kilomètres de chez nous, ils ont toujours été présents pour donner un coup de main durant les transferts des bestiaux d’un champ à l’autre. Les soirs de moisson, on passe souvent chez eux pour remplir les bouteilles d’eau fraiche au robinet dans la petite cour.









Laisser le champ libre à la Terre, 2015.

Assis sur son fauteuil, cela fait bien longtemps que mon père a compris que la toile était devenue un outil majeur pour l’évolution de ses expérimentations. Près de lui, ses tubes à essai et son portable dont il extrait de nouvelles images du terrain ausculté : on y constate les résultats du travail forcené de ses « ouvriers bénévoles », les lombrics dont il a favorisé la croissance, et grâce à qui son champ draine la pluie qui ne cesse de tomber ces derniers jours. 

Désormais, il passe plusieurs heures par jour à envoyer ses résultats, à échanger avec des agriculteurs de tout le pays mais aussi à lire des articles étrangers et tisser des liens avec des chercheurs. Pour quelqu’un qui dès l’âge de 10 ans passait la majeure partie de son temps libre à travailler aux champs, c’est une vraie victoire dans son cheminement autodidacte, qui finit par aboutir à des déplacements et des conférences sur le sujet.







 

 

Prendre l’air, 2016.


La mer n’est pas loin. Alors quand on est suffisamment éreinté de la semaine pour se le permettre, on ‘prend l’air’. On monte en voiture, puis on va errer du côté du petit port de Trouville sur mer, et écouter le cri des mouettes. Ça change un peu et on prend le temps de penser à ce qu’on ne penserait pas ailleurs. De rêver.


 



 

  

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